dimanche 24 mai 2026

Sur la route des jacqueries en pays croquant

 Le beau temps est au rendez-vous en ce weekend prolongé de la Pentecôte. Diverses animations égayent les villages de Dordogne mais inutile de se casser la tête pour avoir à choisir parmi les organisations cyclotouristes dans le secteur : c’est le néant, le vide complet, l’absence totale. Les instances ont dit que « le mois de mai, c’est la fête du vélo »… mais sans préciser « pas le 24 (date) dans le 24 (numéro du département) ». Il va donc falloir improviser… Et si nous allions grimper un col ? En Dordogne, il en existe trois reconnus par le Club des Cent Cols (Atur, Rolet, Lusset) et quatre qui n’ont jamais été estampillés par la confrérie dont le col de Lagrange. Et celui-là, ni Claude, ni moi ne l’avons franchi. Je suis curieuse de savoir à quoi il ressemble. C’est un col qui a cependant été proposé « en option de parcours » le lundi 6 août 2007, par la FFCT, lors de la 69ème semaine fédérale internationale de cyclotourisme qui s’était déroulée à Périgueux du 5 au 12 août de la même année.

Rouffignac

La veille, à ma demande, Claude a peaufiné le circuit dont la distance avoisinera les 66 km et le dénivelé positif, les 920 m. Sachant que le soleil à son zénith risque de cogner très fort pour un mois de mai, l’auteur du parcours a privilégié un tracé en grande partie ombragé, le plus souvent possible au milieu des bois et sur des petites routes de traverse très tranquilles.


Route ombragée


Nous démarrons « à la fraîche », sur les coups de huit heures, du bourg de Rouffignac (commune Rouffignac-Saint-Cernin-de-Reilhac) situé sur un plateau, sur une des collines les plus élevées du Périgord. Rouffignac est un village atypique en Périgord Noir de par son architecture « moderne » qui se distingue de celle des villages voisins. Entièrement reconstruit après 1948 suite à deux incendies dévastateurs en 1944, il présente un visage plus contemporain. Quelques édifices, dont l’église Saint Germain, ont survécu, témoignant du passé de la commune. Elle fut l’un des rares bâtiments à avoir été épargnés par les troupes allemandes incendiaires.


Rouffignac, église Saint-Germain

Aujourd’hui dimanche se tient le marché dominical avec ses étals remplis de produits du terroir périgourdin que nous traverserons en mettant pied à terre. Parmi les cinq routes d’entrée de la bourgade, nous nous éclipsons par celle baptisée « Route de Jacquou le Croquant ». Nous nous engouffrons assez vite dans la forêt Barade, théâtre des aventures du héros du romancier du terroir, Eugène Le Roy. Et même si Jacquou n’a vécu que dans l’imagination de son père créateur, l’écrivain avait su placer la légende au cœur de lieux à l’existence bien réelle.


Il n’y a rien de plus grisant que de partir sous les arbres avec un souffle d’air printanier qui nous enveloppe, ventile nos visages et nous fait frissonner. A moins que cette contrée enchantée où l’imaginaire se confond avec le réel, où l’on croit apercevoir à travers les frondaisons l’ombre de Jacquou, ne nous ensorcelle ! Lorsque nous quittons la D31 et bifurquons sur la gauche en direction de Fossemagne et de la vallée du Manoire, le revêtement me surprend par sa médiocrité. La prudence s’impose car nous avançons dans une section ombragée. Dans le cœur mystérieux de la forêt Barade plane le souvenir du mariage de Jacquou avec Lina qui finira par se noyer dans le gour (la mare). « Barade » signifie « fermée ». Autrefois les seigneurs des lieux défendaient qu’on y mène les troupeaux. Ces bois avaient également la réputation d’être des repaires de bandits de grands chemins. Tout à coup, un véhicule de secours des pompiers vient troubler l’ambiance mystique, un brin magique. Les gens de la sécurité civile sont à la recherche d’une personne qui a lancé un appel de détresse et qu’ils tentent, en vain, de localiser. Nous espérons qu’ils finiront par la retrouver.


Nous accélérons le rythme jusqu’à Ajat où nous marquons un temps d’arrêt, d’abord devant la chapelle Notre-Dame-de-Pitié…


Ajat, église Notre-Dame-de-Pitié

… puis devant la façade de la maison où vécut une personnalité liée à cette commune, madame Suzanne Lacore, ancienne institutrice du village et l'une des trois premières femmes secrétaires d’Etat sous Léon Blum (à l’époque où les femmes ne pouvaient ni voter ni être élues). Un peu plus loin une exposition permanente lui est consacrée.


Ajat, exposition permanente Suzanne Lacore

Nous pensions en avoir fini avec Ajat sauf que nous découvrons le remarquable ensemble église Saint Martin/château dont les origines sont supposées être templières, joyau de ce charmant village. L’église et le château semblent ne faire qu’un seul édifice.


Ajat, église Saint Martin

Château d'Ajat

Nous continuons notre escapade en passant sous le pont de l’autoroute A89 pour mettre cap au nord et plus précisément en direction du « Pays d’Ans » et de la route des canons en Périgord. Brouchaud se situe sur notre trajet. Nous sommes au pays du fer. De 1691 à 1830, entre Auvézère et Vézère, on a coulé dans les forges d’Ans des milliers de canons pour la marine royale et c’était à Brouchaud que les pièces d’artillerie subissaient la phase des essais.


Brouchaud, sur la “route des canons”

 « Le Pays d’Ans » regroupe six municipalités portant le nom d’Ans car une histoire commune les rassemble. Au 14ème siècle, le seigneur de Hautefort aurait marié une de ses filles à un seigneur d’Ans, en Belgique. Elle aurait apporté en dot des territoires dont plusieurs villages qui portent aujourd’hui encore la désinence « Ans ». Celui qui nous intéresse, c’est Saint-Pantaly-d’Ans (sur la route de Lawrence d’Arabie) car il nous ouvre la porte de l’ascension du col de Lagrange. Nous franchirons l’Auvézère à deux reprises, une première fois à Saint-Pantaly-d’Ans, une deuxième fois à Cubjac.

Lorsque nous arrivons à Saint-Pantaly-d’Ans, sur la rive de l’Auvézère, ce sont les vestiges d’un château fortifié, le château de Marqueyssac, qui nous accueillent (à ne pas confondre avec son homonyme de Vézac, en Dordogne également). 


Saint-Pantaly-d'Ans, château de Marqueyssac


Nous entrons dans le bourg par une belle allée de platanes.


Allée de platanes à Saint-Pantaly-d'Ans

Nous repérons facilement le début de la montée au col car la route porte le nom du col et un panneau indicateur nous renseigne sur le kilométrage. 


Saint-Pantaly-d'Ans, route du col de Lagrange

Ce n’est pas une montée très longue (un peu moins de 3 km), l’altitude n’est pas élevée (258 m), mais l’ascension surprend du fait de son irrégularité. Pour atteindre le lieu-dit « Lescuras », la pente moyenne est tout de même de 9% sur 400 m environ. 

Profil du col de Lagrange (doc. Internet)

Le mot du spécialiste : « Malgré le beau panneau et les indications diverses, il est logique que ce point culminant ne sont pas reconnu par le Club des Cent Cols car, selon la définition officielle, un “col” est un “passage entre deux hauteurs”, ce qui n'est pas le cas ici…»

Col de Lagrange (258 m)

Parvenus à l’emplacement du col, nos efforts sont largement récompensés par la très belle vue sur la vallée de l’Isle, le col de Lagrange permettant le passage de la vallée de l’Auvézère à celle de l’Isle. Ensuite, le tracé nous fait basculer vers Cubjac (Commune de Cubjac-Auvézère-Val d’Ans). Claude connaît cet endroit car il y est déjà passé en 2016 au cours d’un brevet fédéral 100 km, puis d’un brevet Audax 200 km, tous les deux au départ de Périgueux. Mais son plus beau souvenir remonte au mois de juin 2015 lors d’une étape sur Paris-Bayonne. Il m’ouvre donc la route et me guide sans problème jusqu’à la plage aménagée du foirail de ce village de charme où des tables de pique-nique ombragées et au bord de l’eau nous incitent fortement à faire la pause-ravito rafraîchissante.


Cubjac, au bord de l'Auvézère

Depuis Cubjac, nous allons remonter graduellement sur le plateau, par la route des crêtes, prendre de la hauteur jusqu’à Montagnac-d’Auberoche qui nous gratifie d’un superbe point de vue. Le temps est clair et en regardant en direction de l’Est, nous pouvons voir jusqu’aux montagnes de Corrèze. Sur ce plateau calcaire qui borde le Massif Central que nous apercevons à l’horizon, nous respirons ! Ici, l’air circule !


Panorama depuis Montagnac-d'Auberoche


« Auberoche » vient de l'occitan « Auba Rocha » (lui-même du latin “alba roca”) qui signifie rocher blanc ou pierre de couleur blanche.


Une ferme en pierre blanches sur la route des Crêtes (ferme de Boulhems)


Dans le secteur de Limeyrat, entre Montagnac-d’Auberoche et Saint-Antoine-d’Auberoche, nous empruntons une partie de la Route des Garde-Barrières qui longe une ligne ferroviaire, la ligne de Coutras (Gironde) à Tulle (Corrèze) et qui dessert notamment Périgueux et Brive-la-Gaillarde. Les petites maisons de garde-barrière sont toutes habitées.

Nous prendrons un peu de la D6089, autrefois RN89 qui, à son apogée, reliait Bordeaux à Lyon via le Massif Central (aujourd’hui remplacée par l’A89) pour reprendre une petite route qui nous conduira à l’Herm.


Village et château de l'Herm en vue

Le château de l’Herm est presque entièrement caché par les grands arbres qui l’entourent. Actuellement en travaux, en cours de rénovation, son accès est fermé par des grilles de chantier. Nous en ferons le tour en allant jusqu’à la ferme du château, en tentant d’apercevoir quelques éléments de sa toiture. Nous avons tout de même de la chance de voir quelque chose… Il y a encore peu de temps, on ne distinguait rien depuis la route car la toiture avait entièrement disparu !


Rénovation du château de l'Herm (photo Internet)

Lorsque nous atteignons Rouffignac, les commerçants du marché sont occupés à remballer leurs produits et à démonter leurs stands. Il est temps de tirer notre pique-nique du sac puis de songer à rentrer. Le thermomètre a atteint les 32°.

L’objectif premier de cette sortie, idéale par temps chaud, était d’assouvir notre curiosité à propos du col de Lagrange, non homologué par le Club des Cent Cols. Nous étions loin d’imaginer que nous reviendrions enthousiasmés par ce circuit. Nous ne nous attendions pas, dans un cadre aussi champêtre, dans ces beaux paysages naturels, à découvrir une telle variété de jolis villages à l’écart du tourisme de masse et à nous émerveiller, en prenant de la hauteur, devant de remarquables points de vue. Rien de surprenant, au final, quand on sait que la Dordogne incarne l’essence même où nature et histoire ne font qu’un. Dans une époque où tout doit absolument s’anticiper, cette balade spontanée, décidée au dernier moment aura eu le mérite de ne pas nous laisser indifférents.


Texte : Marie-Ange

Photos : Claude (sauf mention contraire)